INTERVIEW… USA/ VENEZUELA : LA LOI DU PLUS FORT

Washington frappe, le monde s’interroge.

Le Venezuela bascule dans l’inconnu. Les frappes américaines du 3 janvier 2026 et la capture annoncée de Nicolás Maduro ont provoqué une onde de choc planétaire. Entre soupçons de trahison interne, condamnations de Moscou et de Pékin et retour fracassant de la  “doctrine Monroe”, le droit international vacille. Pour comprendre les dessous de cette escalade aux conséquences mondiales, Tchadmédia a sollicité l’éclairage de notre expert habituel, Moustapha Abakar Malloumi, enseignant-chercheur en relations internationales à l’Université de N’Djamena.

TCHADMEDIA : les frappes américaines du 3 janvier 2026 et la capture annoncée de Nicolás Maduro ont bouleversé l’équilibre régional. Comment expliquer une opération d’une telle précision ?

MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : une telle opération est difficilement concevable sans une collaboration interne. De nombreux indices suggèrent des complicités au sein de l’appareil sécuritaire vénézuélien possiblement encouragées par la prime de 50 millions de dollars offerte par les États-Unis pour toute information conduisant à l’arrestation de Maduro. Cela révèle l’érosion des loyautés internes dans un régime fragilisé économiquement et politiquement.

TM : comment la Chine a-t-elle réagi à ces événements ?

MAM : la Chine a condamné fermement les frappes américaines les qualifiant d’actes hégémoniques et de violation du droit international et de la souveraineté du Venezuela. Elle a également réclamé le retour de Maduro au pouvoir. Cette réaction est aussi motivée par des intérêts stratégiques. Pékin importe une part importante du pétrole vénézuélien. Face à l’instabilité actuelle, la Chine pourrait envisager une réorientation partielle vers l’Iran sans rompre totalement avec Caracas.

TM : et la Russie, alliée historique du Venezuela ?

MAM : la Russie est un allié de longue date ayant fourni financements, armes et coopération militaire. Moscou a condamné l’intervention américaine comme une agression infondée et un acte unilatéral contraire au droit international. Toutefois elle n’était pas prête à affronter directement les États-Unis en Amérique latine.

TM : sur le plan juridique, que dit la communauté internationale ?

MAM : l’opération américaine menée sans mandat du Conseil de sécurité constitue une violation du droit international et de la souveraineté d’un État. Le Secrétaire général de l’ONU a exprimé sa préoccupation et rappelé le respect de la Charte des Nations unies tandis que plusieurs États dénoncent un précédent dangereux en matière d’ingérence.

TM : peut-on lire cette intervention américaine à travers le prisme de la doctrine Monroe ?

MAM : absolument. Cette intervention s’inscrit clairement dans une réactivation implicite de la doctrine Monroe selon laquelle l’Amérique latine constitue une zone d’influence exclusive des États-Unis. Même si Washington ne l’assume pas officiellement, le message est clair. Aucune puissance extra-hémisphérique, Chine ou Russie, ne doit y remettre en cause la primauté américaine. Le Venezuela paie aujourd’hui le prix de cette logique. Il est perçu comme un État ayant franchi une ligne rouge stratégique en s’alliant trop étroitement avec des rivaux de Washington.

TM : la vice-présidente Delcy Rodríguez a tenu un discours très ferme.

MAM : oui. Elle a affirmé que le Venezuela ne sera jamais une colonie des États-Unis et que Nicolás Maduro demeure le président légal du pays. Dans le même temps elle s’est dite favorable au dialogue avec Washington à condition qu’il se fasse dans le respect du droit international. Ce qui traduit une tentative de désescalade tactique.

TM : Washington semble interpréter cette ouverture comme une victoire.

MAM : effectivement. Le secrétaire d’État Marco Rubio parle de discussions  “fructueuses” et affirme que Mme Rodríguez a fait ce que les États-Unis souhaitaient. Cela montre que Washington considère désormais l’après-Maduro comme un processus sous influence américaine.

TM : sur le plan interne américain, cette opération ne fait pourtant pas l’unanimité.

MAM : effectivement et c’est un élément souvent sous-estimé. Une partie importante de la droite américaine à l’instar de la députée Marjorie Greene ou la base trumpiste la plus fidèle ne sont pas favorables à une guerre à l’étranger. Ces électeurs rappellent qu’ils ont élu Donald Trump sur la base du slogan “America First” qui implique le refus des interventions coûteuses et lointaines perçues comme inutiles pour le citoyen américain moyen. Pour eux, frapper le Venezuela revient à répéter les erreurs de l’Irak ou de la Libye.

TM : et du côté démocrate ?

MAM : les leaders du Parti démocrate se sont rapidement engouffrés dans la brèche. Ils accusent Donald Trump de se préoccuper davantage des crises étrangères que des véritables urgences internes au premier rang desquelles figurent l’inflation, le pouvoir d’achat, la crise du logement et les inégalités sociales. Selon eux, cette opération relève davantage d’un calcul politique et symbolique que d’une nécessité stratégique.

TM : une seconde intervention américaine est-elle possible ?

MAM : oui. Le message est clair. Si le régime post-Maduro n’est pas favorable aux intérêts américains, une nouvelle phase de pressions voire une seconde attaque n’est pas exclue. Le Venezuela entre ainsi dans une forme de souveraineté conditionnelle.

TM : que peut-on retenir de toute cette situation ?

MAM : la crise vénézuélienne révèle la fragilisation du droit international, l’adaptation prudente de la Chine et de la Russie et la volonté américaine de réaffirmer son influence incontestée en Amérique latine. Maintenant la question centrale n’est plus seulement Maduro mais qui contrôlera l’avenir politique du Venezuela et à quel prix.

TM: merci pour cet éclairage.

MAM: c’est un plaisir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *