Sénégal. Vers une crise institutionnelle calculée?

Derrière le calme apparent des institutions sénégalaises se cache un calcul politique redoutable. En coulisses, la bataille fait rage entre le pragmatisme international du pouvoir et le souverainisme d’Ousmane Sonko. Nous avons recueilli les avis de l’enseignant-chercheur Moustapha Abakar Malloumi pour le décryptage de cette situation qui risque de mener le pays vers un blocage institutionnel.

TCHADMEDIA : le Sénégal traverse une recomposition politique notable. Le divorce politique entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, figure centrale du PASTEF et ancien Premier ministre, semble consommé. Vers quoi se dirige-t-on ?

MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI: nous pourrions très bien évoluer vers une véritable crise institutionnelle dans les mois à venir. Il y a une date clé à inscrire à l’agenda politique sénégalais : le 29 novembre 2026. À partir de ce moment-là, le chef de l’État aura constitutionnellement le droit de dissoudre l’Assemblée nationale. Parmi tous les scénarios envisageables pour l’avenir du pays, celui d’une confrontation ouverte entre la présidence et une Assemblée dominée par les partisans d’Ousmane Sonko mérite une attention toute particulière. Ce n’est pas une certitude absolue mais cela répond à une logique politique très rationnelle qu’il faut examiner de près.

TM : quel serait le déclencheur ou le principal point de friction de cette confrontation ?

MAM : le cœur du réacteur, ce sont les relations du Sénégal avec les bailleurs de fonds et plus particulièrement avec le Fonds monétaire international. Nous faisons face à deux visions idéologiques radicalement différentes. D’un côté, Ousmane Sonko s’est imposé par une rhétorique souverainiste, qualifiant régulièrement le FMI “d’outil impérialiste”. De l’autre, la récente nomination par le président Faye d’un Premier ministre perçu comme plus favorable aux orientations économiques internationales montre une volonté de pragmatisme. Le pouvoir exécutif cherche à rétablir la confiance des investisseurs tandis que la ligne Sonko reste méfiante.

TM : comment ce clivage économique peut-il paralyser les institutions ?

MAM : l’Assemblée nationale va devenir le principal théâtre de cette guerre froide. Si les députés fidèles à Sonko décident de bloquer systématiquement les réformes économiques encouragées par le FMI, le pays entrera dans une zone de fortes tensions institutionnelles. Cela ralentira inévitablement la mise en œuvre des politiques publiques. Le risque est que cette paralysie dépasse rapidement le cadre du Parlement pour impacter directement le quotidien des Sénégalais.

TM : ah bon ? Quelles en seraient les conséquences concrètes pour la population ?

MAM: si les investissements et les réformes sont bloqués, l’économie globale va gripper. À terme, ce sont les citoyens ordinaires qui vont en payer le prix fort : une hausse du coût de la vie, l’inflation sur les denrées alimentaires, le renchérissement des transports, etc. Dans les marchés de Dakar, les quartiers populaires ou le monde rural, la frustration va s’installer. On pourrait très bien entendre une ménagère ou une commerçante, asphyxiée financièrement, s’exclamer : “Sonko là, qu’il laisse les Toubab venir aider le pays !”. En politique, la perception est reine. Si l’opinion publique commence à lier ses difficultés économiques quotidiennes aux blocages des députés du PASTEF, le paysage politique basculera.

TM : c’est là que le président Diomaye Faye pourrait intervenir en utilisant l’arme de la dissolution ?

MAM : exactement. Si le camp présidentiel parvient à capitaliser sur ce mécontentement populaire, la dissolution de l’Assemblée nationale apparaîtra aux yeux de l’opinion non pas comme un coup de force mais comme le seul moyen de sortir d’une impasse préjudiciable à l’intérêt général. Le président se poserait en garant de la stabilité face aux “bloqueurs”.

TM : mais le PASTEF ne garde-t-il pas une base électorale extrêmement solide pour de futures législatives ?

MAM : le PASTEF conservera sans doute une influence importante chez les jeunes urbains, les étudiants et une partie des classes moyennes. Mais la réalité des urnes est implacable. Dans une démocratie, la voix d’une vendeuse de marché a exactement le même poids que celle d’un universitaire ou d’un haut fonctionnaire. Si l’électorat populaire et rural, touché par la crise, sanctionne le PASTEF, même marginalement, l’équilibre change.
L’enjeu pour le camp présidentiel ne serait pas d’annihiler le PASTEF qui resterait la première force politique du pays mais de lui faire perdre sa majorité absolue. Dès lors, une coalition des autres forces politiques pourrait devenir majoritaire à l’hémicycle. Pour le président Faye, ce serait une victoire stratégique décisive.

TM : Ousmane Sonko se retrouve donc pris dans un piège politique assez redoutable.

MAM : c’est un dilemme cornélien pour lui et ses partisans, c’est-à-dire un choix douloureux où l’on est perdant dans les deux cas. S’ils acceptent les réformes du FMI pour éviter la crise, ils brouillent leur discours souverainiste et déçoivent leur base radicale. S’ils les rejettent en bloc, ils s’exposent à être désignés comme les uniques responsables du marasme économique et du blocage de l’État.

TM : merci pour cet éclairage.

MAM : c’est un plaisir.

Si blocage il y a, ce serait un pièce politique pour Sanko. Si l’opinion publique commence à lier ses difficultés économiques quotidiennes aux blocages des députés du PASTEF, le paysage politique basculera. On pourrait très bien entendre une ménagère ou une commerçante, asphyxiée financièrement, s’exclamer : « Sonko là, qu’il laisse les Toubab venir aider le pays ! ».

Moustapha Abakar Malloumi

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