Retour sur une rumeur qui enflamme la droite américaine.
Les États-Unis rendent aujourd’hui un dernier hommage à Charlie Kirk, figure influente de la droite américaine et fondateur de l’organisation Turning Point USA, assassiné le 10 septembre dernier lors d’une conférence sur le campus de l’Utah University. Plus de 100 000 personnes dont le président Donald Trump, le vice-président J.D. Vance et de nombreuses personnalités conservatrices, ont assisté à ses obsèques.
Alors qu’un suspect de 22 ans, également issu de la mouvance conservatrice, a été arrêté, les spéculations ne cessent d’enfler : une partie de la droite américaine pointe du doigt Israël. Nous avons interrogé Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en communication et relations internationales à l’Université de N’Djamena, pour analyser ces rumeurs et leurs implications.
TCHADMEDIA : Avant d’aborder ces rumeurs, pouvez-vous présenter à nos lecteurs qui était Charlie Kirk ?
Moustapha Abakar Malloumi : Charlie Kirk était un militant conservateur proche de Donald Trump. Il a fondé Turning Point USA, une organisation qui mobilise les lycéens et étudiants autour des valeurs traditionnelles américaines : patriotisme, famille, liberté individuelle et responsabilité fiscale. Turning Point USA est devenu un acteur majeur du mouvement MAGA (Make America Great Again), contribuant largement à la réélection de Donald Trump en 2024. À ce titre, Kirk était une voix centrale et particulièrement influente auprès de la jeunesse républicaine.
TM : Quel est l’objectif de Turning Point USA ?
MAM : L’organisation vise à encourager la participation politique des jeunes conservateurs et à soutenir des candidats défendant les valeurs républicaines traditionnelles. Avec plus de 3 500 cellules actives dans des lycées et universités américaines, c’est une véritable machine politique qui structure la “Grassroot”, (“base”) du parti républicain.
TM : Pourquoi Israël est-il cité dans les rumeurs entourant cet assassinat ?
MAM: Tout est parti d’un tweet d’Ian Carroll, lui aussi conservateur, qui a accusé Israël à peine quelques heures après la tragédie. La rumeur s’est propagée très vite, amplifiée par des figures de la droite américaine. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a réagi dans les 24 heures, affirmant que Charlie Kirk lui avait récemment exprimé son amitié et son soutien à Israël, et qu’il l’avait même invité à Tel-Aviv quelques jours avant son décès. Mais cette sortie a paradoxalement alimenté les soupçons plutôt que de les apaiser.
TM : Quelles ont été les réactions des leaders conservateurs américains ?
MAM: Plusieurs figures majeures, comme Tucker Carlson, Steve Bannon et Candace Owens, ont exprimé publiquement leurs doutes. Candace Owens, très proche de Kirk, a révélé que la correspondance évoquée par Netanyahou contenait en réalité des critiques sur l’ingérence israélienne dans la politique américaine. Elle a également affirmé que Kirk avait décliné l’invitation de Netanyahou, la jugeant suspecte. Carlson a ajouté, pour sa part, que Kirk n’était pas hostile aux Juifs mais qu’il rejetait fermement la politique actuelle du gouvernement israélien, notamment vis-à-vis de Gaza.
TM : Selon vous, Kirk pouvait-il être une cible pour le gouvernement israélien ?
MAM : C’est une hypothèse qui circule mais elle reste fragile. Charlie Kirk avait certes une posture ambivalente : d’un côté, il bénéficiait du soutien de nombreux donateurs pro-israéliens ; de l’autre, il refusait de plier son discours aux exigences pro-gouvernement israélien. Par exemple, il aurait décliné un financement conditionné à l’intégration de thèmes favorables à la politique de Tel-Aviv dans ses conférences. De plus, ses prises de position critiques sur Gaza et sur l’attaque américaine contre Téhéran l’avaient isolé de certains cercles pro-israéliens.
TM : Pourtant, un suspect a été arrêté et aurait avoué être l’auteur de l’assassinat.
MAM : Effectivement, la police affirme avoir retrouvé des messages compromettants. Mais de nombreux conservateurs mettent en doute l’authenticité de ces preuves. Steve Bannon a déclaré publiquement : “I’m not buying it” (“je n’y crois pas”), et Candace Owens s’est dite “uncomfortable”, (“mal à l’aise”) face à cette version officielle. Cela alimente un climat de méfiance et de polarisation.
TM : Alors, quelle lecture faites-vous de cette affaire ?
MAM : L’affaire Charlie Kirk dépasse la seule question de l’assassinat. Elle met en lumière trois éléments :
1) La fragilité de l’alliance entre Israël et la droite américaine, notamment auprès des jeunes républicains dont seulement 23 % se disent favorables à Israël selon un récent sondage Gallup.
2) Les luttes d’influence au sein du mouvement conservateur, entre financement extérieur et autonomie idéologique.
3) La puissance des rumeurs et de la désinformation dans un contexte politique polarisé.
Pour finir, permettez-moi d’ajouter ceci. Quoi qu’il en soit, imputer l’assassinat directement au gouvernement israélien reste aujourd’hui prématuré. Mais il est certain que la mort de Charlie Kirk va redéfinir l’équilibre des forces à droite et relancer le débat sur l’influence étrangère dans la politique américaine.
TM: Merci pour cet éclairage
MAM: C’est un plaisir
