INTERVIEW : DERRIÈRE LA CRISE IRANIENNE, L’OMBRE D’UNE VOLONTÉ DE NUIRE À PÉKIN

À l’approche des pourparlers du 6 février entre Iraniens et Américains, TCHADMEDIA a sollicité l’éclairage de l’enseignant en communication et relations internationales à l’université de N’Djamena. Selon Moustapha Abakar Malloumi, la pression américaine vise moins un conflit armé qu’une manœuvre stratégique pour isoler la Chine. En évitant une guerre risquée avant les élections de 2026, Donald Trump privilégie l’asphyxie économique pour contraindre l’Iran à changer d’orbite.


TCHADMEDIA : la tension entre Washington et Téhéran semble avoir atteint un point de non-retour. Selon vous, quels sont les griefs fondamentaux des États-Unis ?

MOUSTAPHA ABAKARMALLOUMI: Washington articule ses exigences autour de trois piliers : l’arrêt total de l’enrichissement nucléaire, une réduction drastique du programme balistique et la fin du soutien aux acteurs armés régionaux notamment les Houthis, le Hezbollah ainsi que les milices en Irak et en Syrie.

Le problème est que les États-Unis n’offrent aucun quid pro quo tangible, une absence de contreparties. En diplomatie, on négocie en évaluant ce que l’on est prêt à concéder. Ici, le message américain est sans nuance : “nous ne vous attaquerons pas si vous vous pliez exactement à nos exigences”.  Ce n’est pas un dialogue, c’est une injonction qui illustre parfaitement la théorie du réalisme offensif développée par John Mearsheimer où la puissance hégémonique cherche à maximiser sa domination sans laisser d’espace à l’adversaire.

TM : que réclame précisément Téhéran en échange d’éventuelles concessions ?

MAM : de son côté, l’Iran exige un allègement concret et vérifiable des sanctions économiques, la cessation des hostilités et surtout des garanties que les États-Unis ne font pas encore un “backtrack”. Le souvenir du retrait de l’accord de 2015 sous l’administration Obama reste encore vif et un frein à la confiance.

TM : Donald Trump est-il réellement prêt à déclencher un conflit armé contre l’Iran ?

MAM : Cette crise iranienne au même titre que la mainmise américaine sur le pétrole vénézuélien ou les ambitions affichées concernant le Groenland et le canal de Panama s’inscrit dans une vision stratégique globale : l’endiguement de l’influence chinoise. Nous sommes ici au cœur du “Piège de Thucydide”, concept popularisé par le politologue Graham Allison décrivant la tension structurelle lorsqu’une puissance émergente (la Chine) menace de détrôner une puissance établie (les États-Unis). En réalité, l’Iran est la cible immédiate mais la Chine est l’objectif final. Le déploiement du groupe aéronaval de l’USS Abraham Lincoln ne vise pas l’invasion mais remplit une mission précise. Surveiller et neutraliser les “flottes fantômes” iraniennes, ces pétroliers sous pavillon de complaisance qui contournent l’embargo pour approvisionner Pékin.

TM : mais cette armada constitue tout de même une menace directe pour Téhéran…

MAM : absolument. Elle exerce une pression militaire crédible. Si le régime accepte de conclure ce que Washington appelle un  “better deal”, il deviendrait ipso facto un partenaire fréquentable à l’image du Venezuela malgré les critiques sur les droits humains. La grille de lecture de la Maison-Blanche est purement géopolitique, elle n’est pas morale.

TM : qu’est-ce qu’un “bon élève” selon les critères de Washington.

MAM : c’est d’abord cesser d’être perçu comme une menace pour la stabilité régionale et pour Israël. Mais aussi arrêter d’être le fournisseur de la Chine qui importe près de 80 % du brute iranien.

TM : et si l’Iran s’obstine ? Une intervention militaire devient-elle l’unique option ?

MAM : c’est très peu probable. Le Trésor américain a déjà considérablement érodé l’économie iranienne. Washington va privilégier l’intensification de cette stratégie d’asphyxie. L’armada navale est là pour verrouiller les exportations illégales et priver le régime de ses revenus vitaux. En cas de refus prolongé, les États-Unis misent sur une implosion interne du système sous la pression conjuguée des sanctions et des tensions sociales. C’est une application de la stratégie de “coercition par l’épuisement” où l’on cherche à briser la volonté de l’adversaire sans combat direct en utilisant l’arme financière du Trésor américain comme substitut aux missiles.

TM : donc, selon votre analyse, Trump n’attaquera pas ?

MAM : j’en doute fortement. Une agression provoquerait un choc énergétique d’envergure avec des ondes de choc mondiales. Le timing est particulièrement mauvais pour Donald Trump.

TM : pour quelles raisons précises ?

MAM : un conflit serait un séisme politique risqué à l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026. Le véritable talon d’Achille de Trump est le prix à la pompe qui frôle déjà les 5 dollars le gallon. Une flambée des prix offrirait aux Démocrates un “momentum” idéal pour reconquérir le Congrès. Par ailleurs, une opposition interne ferme existe chez les Républicains notamment chez les courants “America First” et libertariens. Des élus comme Thomas Massie et Marjorie Taylor Greene, des sénateurs comme Rand Paul et Mike Lee ou des commentateurs conservateurs comme Tucker Carlson et Candace Owens rejettent catégoriquement l’idée d’une guerre. Même le vice-président J. D. Vance y est hostile sachant qu’un conflit compromettrait ses propres ambitions pour la présidentielle de 2028.

TM : quelle est la position des alliés régionaux des États-Unis dans le Golfe ?

MAM : personne dans la région ne souhaite une déflagration. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont formellement refusé que leur territoire ou leur espace aérien servent de base arrière à une attaque. C’est un revirement notable. En 2018, les Saudiens poussaient pour le retrait américain de l’accord nucléaire et soutenaient la  “pression maximale”. Mais l’attaque de 2019 contre leurs installations pétrolières que les États-Unis n’ont pu empêcher a été un “wake-up call”. Les Saoudiens ont compris qu’ils seraient les premières victimes collatérales sans garantie de protection absolue. Depuis, ils ont opté pour une normalisation avec Téhéran afin de limiter les risques. Ils savent que l’Iran possède une capacité de frappe réelle. En juin dernier, 20 % de ses missiles ont atteint Tel-Aviv et Haïfa.

TM : des pourparlers sont prévus ce vendredi 6 février. Quelle issue anticipez-vous ?

MAM : les deux camps cherchent une porte de sortie honorable. L’objectif est de désamorcer la confrontation pour viser un compromis win-win. En filigrane, Washington veut réintégrer l’Iran dans un giron plus occidental pour le détacher de l’orbite de Pékin. C’est un retour à une diplomatie de balance des forces très classique.

TM : merci pour cet éclairage détaillé.

MAM : c’est un plaisir.

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