INTERVIEW : IRAN !

L’heure du basculement stratégique ?

Après l’attaque conjointe des États-Unis et d’Israël contre des cibles iraniennes, la crise franchit un seuil critique. L’échec des discussions de Genève ouvre une nouvelle phase d’escalade dont les enjeux dépassent largement le seul dossier nucléaire. Pour en décrypter les implications géopolitiques, Tchadmédia a interrogé Moustapha Abakar Malloumi, enseignant-chercheur en relations internationales et communication à l’Université de N’Djamena.



TM : les États-Unis et Israël viennent de lancer une attaque contre l’Iran. Comment interprétez-vous cette escalade après les discussions de Genève ?

MAM: nous assistons à un basculement stratégique important. Cela signifierait que la séquence diplomatique de Genève n’a pas produit les résultats escomptés par Washington. La déclaration antérieure de Donald Trump affirmant qu’il n’était “pas satisfait” des discussions prendrait alors tout son sens. Elle aurait constitué un signal politique annonciateur d’un durcissement. Dans une logique de “coercive diplomacy”, l’insatisfaction affichée peut précéder un passage à l’acte destiné à rétablir la crédibilité de la menace. Cette escalade pourrait également s’inscrire dans une rivalité plus large. L’Iran n’est pas seulement perçu comme un acteur régional problématique ; il est aussi un pivot potentiel de l’axe eurasiatique reliant Pékin et Moscou. Dans ce contexte, certains analystes avancent que les ressources stratégiques iraniennes telles que les hydrocarbures, les minerais critiques, les terres rares, etc, jouent un rôle non négligeable dans les calculs de puissance à long terme. Empêcher que ces ressources consolident davantage les chaînes d’approvisionnement chinoises pourrait constituer un facteur indirect même si cela n’est pas officiellement revendiqué.

TM : quel serait l’objectif stratégique de Washington dans ce contexte ?

MAM : pour Washington, l’objectif resterait de garantir que l’Iran ne constitue plus une menace stratégique ou militaire pour Israël et les monarchies du Golfe et qu’il s’inscrive dans un cadre de sécurité régional compatible avec les intérêts américains.

TM : cela veut-dire quoi exactement ?

MAM: cela veut dire que le régime iranien accepte les conditions fondamentales souhaitées par Washington. Par exemple la limitation durable de ses capacités balistiques et nucléaires sensibles, la réduction de son activisme régional, le repositionnement stratégique de sa politique exérieure. Dans cette hypothèse, le régime pourrait continuer à rester au pouvoir, à l’image de celui de Vénézuela. L’histoire des relations internationales montre que les États-Unis peuvent tolérer la survie de régimes idéologiquement différents dès lors qu’ils deviennent prévisibles et non menaçants.
Dans ce cas, l’Iran évoluerait progressivement vers un statut d’acteur régional normalisé. Sa sécurité pourrait être indirectement intégrée dans une architecture dominée par les États-Unis, à l’image de plusieurs pays du Golfe. Cela impliquerait une transformation doctrinale profonde. D’adversaire systémique, Téhéran deviendrait un partenaire sécuritaire fonctionnel de l’Occident.

TM : et si l’Iran refuse, malgré l’attaque, de devenir un bon élève ?

MAM : si, malgré les frappes, l’Iran persiste dans sa posture actuelle, les États-Unis chercheraient coûte que coûte à envisager le “regime change”, c’est à dire le changement du regime. D’ailleurs le président Trump vient de faire allusion à cet aspect dans une adresse tout à l’heure après l’attaque. Il a appelé les dirigeants iraniens de déposer les armes.
Donc l’objectif, au-delà du dossier nucléaire, serait d’empêcher l’Iran de devenir un obstacle structurel à l’influence américaine dans le Golfe et de freiner la consolidation d’un axe eurasiatique anti-occidental.

TM : comment voyez-vous la suite de ce conflit ?

MAM :  nous sommes peut-être à un moment charnière. Soit l’attaque ouvre la voie à une redéfinition contrainte de la posture iranienne soit elle inaugure une phase de confrontation prolongée.

TM: merci pour l’éclairage

MAM: c’est un plaisir.

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