Le Tchad est devenu le nouveau centre de gravité de la stratégie américaine au Sahel. Avec l’effondrement des alliances traditionnelles au Mali, au Burkina Faso et au Niger, Washington voit désormais N’Djamena comme son dernier allié fiable dans la région, à en croire l’enseignant en communication et relations internationales à l’université de N’Djamena. Moustapha Abakar Malloumi explique que le Tchad ne se contente plus de jouer son rôle de rempart contre le terrorisme. Il est désormais un acteur clé dans la stratégie américaine visant à contenir l’influence croissante de la Russie et de la Chine au Soudan. Un paradoxe persiste toutefois. Malgré son rôle central, le Tchad demeure inscrit sur la liste américaine de restriction de visas.
TCHADMEDIA : Il semble que le Tchad occupe une place centrale dans la stratégie américaine au Sahel. Comment expliquez-vous cela?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI: L’équation est simple. Le Tchad reste l’un des rares États véritablement stables dans un Sahel en pleine recomposition politique et géostratégique. Avec l’effondrement des alliances traditionnelles au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le Tchad apparaît comme le dernier point d’appui crédible pour les États-Unis. Cette situation confère au Tchad le statut d’ État « tampon », concepts chers aux géographes politiques tels que Peter Taylor et Saul Cohen.
Sans N’Djamena, l’Amérique perdrait son principal point d’appui dans le cœur du Sahel. Au-delà du Sahel, une autre dimension que l’Africa Center for Strategic Studies (ACSS) a bien documenté est cruciale. Selon l’ACSS, le Tchad est devenu un chaînon important dans la stratégie américaine d’endiguement de l’influence russe et chinoise au Soudan.
Des travaux des chercheurs comme Alex de Waal de Tufts University montrent clairement comment les Russes cherchent à sécuriser des positions stratégiques et minières tandis que les Chinois, eux, avancent à travers le commerce et les infrastructures. Washington mise sur la proximité géographique du Tchad, ses liens politiques avec Khartoum et Port-Sudan et son rôle de médiateur régional pour influencer l’équilibre des forces.
TM : Les relations entre N’Djamena et Washington sont donc stratégiques. Comment définiriez-vous la nature de cette relation?
MAM : C’est une relation que je qualifierais d’asymétrique en terme de puissance mais de très haute utilité pour les deux capitales. Le Tchad offre une armée aguerrie et expérimentée, une position géostratégique charnière entre le Sahel, la Libye et le Soudan et une capacité avérée à stabiliser son voisinage. Pour sa part, Washington apporte du financement, du renseignement, de la formation et un soutien logistique déterminant. Ce partenariat est d’abord sécuritaire, comme l’a souvent rappelé le RAND Corporation. Cependant, il s’inscrit aujourd’hui dans une dimension géopolitique majeure. L’administration américaine ne se limite plus au prisme sécuritaire, elle perçoit l’Afrique comme un terrain de rivalité des grandes puissances. Le Tchad est vital à double titre. Il est le verrou du Sahel et la porte ouest du Soudan. En stabilisant le Tchad, les États-Unis sécurisent une zone tampon et limitent l’expansion de l’influence de Moscou ou de Pékin vers l’Afrique de l’Ouest. Dans cette rivalité, le Tchad offre à Washington un avantage stratégique régional difficile à remplacer.
TM : Pourtant, les États-Unis ont inscrit le Tchad sur la liste de restriction de visas en 2017 puis à nouveau en novembre 2025. Comment expliquer cette incohérence ?
MAM : C’est effectivement le grand paradoxe de cette relation. Le décalage se situe entre la stratégie géopolitique de haut niveau et l’application stricte des normes administratives. Les restrictions se fondent sur les critères techniques du Department of Homeland Security qui soulignent des lacunes techniques en matière de sécurité et de partage d’informations. Ce n’était pas une sanction politique visant à punir le régime mais plutôt une application stricte de standards rigoureux concernant la vérification de l’identité des voyageurs et la délivrance des documents officiels. En clair le Tchad est un allié indispensable sur l’échiquier sécuritaire et géostratégique mais n’atteint pas encore les standards techniques exigés par les protocoles américains de coopération migratoire.
TM: Comment le Tchad peut-il alors sortir définitivement de cette liste ?
MAM : Les autorités tchadiennes doivent rassurer au moins sur deux axes essentiels : sécuriser et moderniser les documents de voyage et renforcer le partage d’informations (biométrie, casiers judiciaires, alertes Interpol). Suite à la dernière restriction, une délégation américaine était en visite à N’Djamena le 18 novembre dernier. C’est la preuve qu’une volonté de lever le “Travel Ban ” existe. Les deux parties ont convenu d’établir une feuille de route bilatérale visant à combler ces lacunes et, éventuellement, à lever les restrictions de visas. La balle est dans le camp des autorités tchadiennes pour prouver leur conformité administrative. Cependant, il faut souligner que maintenir le Tchad sur la liste n’a aucun intérêt stratégique à long terme pour Washington. Les analyses du Wilson Center insistent sur le caractère indispensable du Tchad pour la politique d’endiguement. Une normalisation progressive est donc dans l’intérêt convergents des deux pays. C’est aussi un incitatif pour avancer rapidement.
TM : Merci pour cet éclairage
MAM : C’est un plaisir.
