Le 18 novembre dernier, l’accueil particulièrement fastueux réservé par le Président Donald Trump au Prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane (MBS) a été largement perçu comme une réhabilitation politique malgré l’ombre persistante de l’assassinat du journaliste Djamal Khashoggi. Cet événement spectaculaire cache-t-il un enjeu bien plus vaste ? Nous avons interrogé Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en communication et relations internationales à l’université de N’Djamena, pour décrypter les motivations profondes de Washington.
TCHADMEDIA : Que vous inspire, au-delà de l’image, cette visite à la Maison Blanche ?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : Elle est hautement stratégique. Cette visite, tout comme la récente résolution de l’ONU sur Gaza, s’inscrit dans la résurgence des tensions géopolitiques entre les grandes puissances : les États-Unis et la coalition formée par la Chine et la Russie.
L’Amérique veut clairement réaffirmer son leadership dans le Moyen-Orient face à la montée en puissance de Pékin et de Moscou. Depuis que l’Occident s’est empêtré en Ukraine, nous assistons à un basculement vers une nouvelle forme de guerre froide, comme l’a si bien analysé David Sanger dans son livre intitulé ” New Cold Wars “.
TM : L’accueil somptueux est-il donc le prix à payer pour assurer la loyauté de Riyad ?
MAM : Exactement. L’accueil est le prix de l’assurance. Les États-Unis cherchent à remettre l’Arabie Saoudite dans leur orbite traditionnelle et à limiter la marge de manœuvre que MBS a acquise en se rapprochant de ses rivaux.
TM : Quel est l’état actuel des relations entre l’Arabie Saoudite et cette coalition Chine-Russie ?
MAM : La Chine est désormais un partenaire économique incontournable. C’est le premier client pétrolier de Riyad et un fournisseur clé de technologies. De plus, le fait que Pékin ait réussi à négocier la détente entre l’Arabie Saoudite et l’Iran a été un signal d’alarme majeur pour Washington. Quant à la Russie, elle ne cesse de renforcer son rapprochement. Riyad coopère étroitement avec Moscou au sein de l’OPEP+ pour gérer les prix du pétrole et négocie l’achat d’armements russes. Ce virage met une pression considérable sur Washington, l’allié historique.
TM : Comment Washington compte-t-il alors reconquérir l’Arabie Saoudite ?
MAM : L’Amérique joue sur deux tableaux. D’abord, rassurer les Saoudiens sur l’engagement pour leur sécurité en cas d’agression. Ensuite, offrir un accès à des technologies de pointe, notamment dans l’intelligence artificielle et surtout la proposition de vendre des chasseurs furtifs F-35. Cette stratégie vise à répondre directement au sentiment d’abandon ressenti par les Saoudiens après certaines attaques régionales non suivies d’une riposte américaine forte.
TM : Les Saoudiens se laissent-ils séduire facilement ?
MAM : Ils sont attentifs mais ils exigent des garanties. Leur condition est un pacte de défense formel et durable avec les États-Unis.
TM : Washington est-il prêt à s’engager dans un tel pacte ?
MAM : Oui mais l’Amérique conditionne cela à la normalisation des relations diplomatiques entre Riyad et Israël. C’est la monnaie d’échange principale. Washington utilise la promesse d’un traité de sécurité pour obtenir une adhésion historique aux Accords d’Abraham.
TM : Les Saoudiens accepteront-ils cette normalisation ?
MAM : C’est possible mais ils posent leur propre condition (RIRE). Mohammed Ben Salmane demande une feuille de route concrète vers un État palestinien indépendant comme condition sine qua non. Il ne veut pas apparaître comme celui qui sacrifie la cause palestinienne pour un accord de sécurité.
TM : Parlons du F-35. Quel est l’enjeu de la vente de ces chasseurs furtifs à Riyad ?
MAM : Le F-35 est un chasseur furtif de cinquième génération extrêmement avancé. Sa vente à Riyad modifierait significativement l’équilibre des forces au Moyen-Orient. Elle remettrait en question le maintien de l’Avantage Militaire Qualitatif (QME) d’Israël.
TM : Que signifie exactement cet Avantage Militaire Qualitatif ?
MAM : La Quality Military Edge (QME) est une politique américaine codifiée par la loi. Elle exige que les États-Unis maintiennent la supériorité technologique et militaire d’Israël sur tout autre État ou coalition potentielle d’États hostiles dans la région. Si l’Arabie Saoudite reçoit ces avions, traditionnellement réservés à Israël, cela éroderait l’avantage technologique d’Israël.
TM : Le Président Trump peut-il contourner cette loi pour vendre les F-35 ?
MAM : Théoriquement non. Mais il existe des “loophole”, des brèches. L’administration pourrait s’en servir de deux manières. Les États-Unis peuvent fournir aux Israéliens des systèmes de compensation encore plus avancés ou opérer sur les F-35 saoudiens des modifications techniques spécifiques qui limiteraient certaines de leurs capacités furtives ou de renseignements.
TM : Merci pour cet éclairage détaillé.
MAM : Merci à vous également.
www.tchadmedia.com
tchadmedias@gmail.com
Tel/WhatsApp : +23566195454
