INTERVIEW… Putsch manqué au Bénin : Trump menace, Tinubu s’active et Talon sauvé !

En stoppant le putsch au Bénin le 7 décembre dernier, le Nigéria a montré sa capacité à imposer son autorité avec l’appui discret de la France. Cet événement confirme que les pays côtiers sont désormais au cœur des enjeux géostratégiques de l’Afrique de l’Ouest. Dans sa rubrique Grande Interview, Tchadmédia accorde la parole à l’enseignant en communication et relations internationales à l’université de Ndjamena pour son éclairage. Moustapha Abakar Malloumi explique comment la menace de Donald Trump a servi de catalyseur à la réactivité nigériane.



TCHADMEDIA : Le coup d’Etat manqué au Bénin a suscité une réaction rapide du Nigéria. Pourquoi Abuja a-t-il agi avec autant de promptitude ? Quel rôle le Nigéria et la CEDEAO ont-ils joué dans l’échec de cette tentative ?

MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : La CEDEAO a, comme on pouvait s’y attendre, condamné “fermement et sans équivoque cette action anticonstitutionnelle”. Mais l’élément décisif était l’action du Nigéria. En tant que puissance régionale et voisin immédiat, Abuja a réagi avec une rapidité remarquable, déployant même des troupes au sol et menant des frappes aériennes.

Cette intervention tranche nettement avec la posture hésitante observée lors des précédents coups d’État, notamment au Niger. L’épisode du Niger avait sérieusement entamé la crédibilité et l’autorité de la CEDEAO en grande partie en raison des atermoiements d’Abuja. Aujourd’hui, grâce à cette action décisive au Bénin, l’organisation régionale peut espérer restaurer sa légitimité normative.

TM : Que voulez-vous dire précisément lorsque vous parlez d’une posture hésitante du Nigéria ?

MAM: Le Nigéria avait donné le sentiment de traîner les pas quand il s’agissait d’intervenir militairement au Niger pour rétablir l’ordre constitutionnel. Sous pression internationale, le président Bola Tinubu avait même invoqué la nécessité de solliciter l’aval de son Assemblée nationale avant toute intervention militaire. Une manœuvre perçue comme un subterfuge politique visant à éviter une action militaire contre Niamey.

L’Occident n’a pas été dupe de ce jeu. Dans ce contexte, la récente menace de Donald Trump d’intervenir au Nigéria a pu être interprétée par Abuja comme un message clair de Washington à l’endroit de Tinubu.

TM:  Vous estimez donc que cette menace a influencé la réaction rapide d’Abuja au Bénin?

MAM : Oui, je le pense. Même formulée sur un registre moral, cette menace a rappelé aux autorités nigérianes la nature ambiguë de leur statut : celui d’une puissance régionale qui reste sous surveillance stratégique américaine.

Comme l’explique John Campbell dans son livre « Nigeria: Dancing on the Brink », Washington attend du Nigéria qu’il joue pleinement son rôle de stabilisateur régional. Si ce rôle n’est pas rempli, des pressions accrues ou des interventions indirectes deviennent envisageables. Le cas béninois a ainsi offert une opportunité alléchante inattendue aux autorités nigérianes pour se racheter. Agir vite au Bénin a permis à Abuja de prouver sa capacité à gérer l’ordre régional sans laisser d’espace à une implication occidentale directe et renforcer ainsi son image d’allié crédible. On peut dire que cette menace de Trump a servi d’électrochoc, sortant le Nigéria de sa posture attentiste.







TM: Quelle a été l’implication de la France et plus largement de l’Occident ?

MAM : Paris a reconnu avoir apporté un soutien logistique, de renseignement et de surveillance aux forces armées béninoises même si certaines sources évoquent aussi la probabilité de la participation de force d’élite française.

Généralement l’Occident soutient la stabilité des régimes en place en particulier ceux qui, comme le Bénin, sont des partenaires économiques et sécuritaires. Cependant, il faut préciser que sans la volonté politique et l’engagement militaire du Nigéria, les efforts de la France seraient probablement restés vains, comme l’a montré l’échec des stratégies similaires au Niger.

TM : Quel était l’intérêt stratégique de la France dans cet événement ?

MAM : Après ses revers au Sahel, la France se repositionne désormais sur le littoral du Golfe de Guinée (Bénin, Côte d’Ivoire, Togo) afin de contenir l’expansion de l’influence russe. Dans ce contexte, le Bénin occupe une place stratégique centrale. Le Golfe de Guinée est désormais une nouvelle ligne de front géostratégique entre puissances concurrentes.

TM : Justement qu’aurait représenté le Bénin pour la Russie ?

MAM : Pour la Russie, un basculement du Bénin aurait constitué une percée stratégique vers le Golfe de Guinée. Comme le souligne l’expert en relations internationales Paul Stronski, Moscou cherche à étendre son influence depuis les États sahéliens enclavés vers les façades maritimes indispensables pour le commerce, la logistique et l’accès aux ressources.

TM : Et les pays de l’AES dans tout cela ? Qu’espéraient-ils d’un éventuel coup d’État au Bénin ?

MAM : Ils nourrissaient au moins deux espoirs essentiels. D’abord, affaiblir le front régional. Un régime hostile à la CEDEAO au Bénin aurait renforcé la légitimité de leur discours souverainiste selon lequel la dynamique de rupture avec l’ordre régional est inéluctable.

Ensuite, rompre leur isolement stratégique. De ce point de vue, l’accès au port de Cotonou représente pour eux un enjeu vital, car il permettrait de réduire leur vulnérabilité économique et de contourner les leviers de pression de la CEDEAO. C’est exactement ce que souligne le politologue Alex Thurston. Dans « Military Coups, Jihadism and Insecurity in the Central Sahel», il affirme que les pays de l’AES ont besoin d’alliés ou de régimes neutres dans les États côtiers pour assurer leur survie économique et politique.

TM : Que révèle finalement l’échec de ce coup d’État sur l’équilibre régional ?

MAM : Il confirme que les pays côtiers sont devenus le nouveau théâtre des rivalités géostratégiques en Afrique de l’Ouest. Et le coup d’Etat au Bénin n’était pas seulement un enjeu national mais un test géopolitique majeur. Le maintien de ce pays dans l’ordre constitutionnel constitue pour l’instant une victoire significative du camp régionaliste face à la dynamique de fragmentation sahélienne.

TM : Dernière question. Après l’intervention nigériane au Bénin, perçue comme un signe de capacité régionale, quelle est la portée stratégique actuelle du Tchad pour la France et les États-Unis ? Le pays reste-t-il toujours un pilier incontournable pour la sécurité et le maintien de l’ordre au Sahel et en Afrique Centrale ?

MAM : Absolument. Le Tchad est un point de stabilité militaire rare dans une zone instable (Libye, Soudan, Niger, RCA). Pour Paris et Washington, N’Djamena sert de plateforme stratégique vitale pour surveiller ces foyers d’instabilité où les rivalités d’influence sont fortes.

lN’Djamena sert de plateforme stratégique vers ces zones critiques. L’échec du coup au Bénin souligne l’urgence de préserver ce pilier car l’enjeu est double. D’abord maintenir la stabilité des États côtiers car un basculement du Bénin aurait accentué l’isolement stratégique du Tchad. Ensuite, préserver la stabilité interne tchadienne face aux menaces régionales. Sans cela, le Tchad deviendrait une brèche dans la stratégie occidentale de contrôle de l’instabilité sahélienne.



TM : Merci pour cet éclairage.



MAM : C’est un plaisir.

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