INTERVIEW… LE TCHAD : A l’assaut des gangs des Caraïbes

L’annonce, le lundi 21 avril dernier, du déploiement de 1 500 soldats tchadiens en Haïti sous l’égide de la Force de répression des gangs (FRG) des Nations unies, marque un tournant stratégique pour le Tchad. Pour analyser les enjeux de cette projection de force, nous avons recueilli l’expertise de Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en relations internationales et communication aux universités de N’Djamena et HEC-Tchad. Selon lui, cette mission constitue avant tout un “investissement à haut rendement diplomatique”.


TCHADMEDIA: le Tchad envisage d’envoyer des forces de sécurité en Haïti. Comment interpréter une telle décision ?

MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI: il faut dépasser la lecture strictement sécuritaire. Cet engagement relève d’une stratégie plus large de positionnement international. En participant à une mission en Haïti, le Tchad cherche à apparaître comme un acteur responsable de la sécurité collective, capable d’intervenir au-delà de son environnement régional. C’est une belle opportunité pour renforcer sa crédibilité diplomatique au sein de l’ONU et de l’Union africaine. Il s’agit donc d’un investissement à haut rendement diplomatique.

TM : peut-on y voir aussi un calcul de rapprochement avec des puissances internationales?

MAM: absolument. Ce type d’engagement produit de gains dans les relations bilatérales en particulier avec des pays comme les États-Unis, le Canada ou la France, très impliqués dans le dossier haïtien. En relations internationales, on parle “d’alignement par contribution”, c’est-à-dire un État s’engage dans une opération soutenue par une grande puissance pour renforcer sa valeur stratégique. Le Tchad peut ainsi espérer des retombées en termes de coopération militaire, d’appui diplomatique ou d’assistance sécuritaire.

TM: justement, quel est l’intérêt spécifique vis-à-vis des États-Unis ?

MAM: Il est central. Dans un contexte de recomposition des alliances au Sahel, Washington recherche des partenaires fiables dans la lutte contre le terrorisme et gangs armés.
Le Tchad, fort de son expérience militaire en matière d’intervention à l’étranger et de sa position géographique, est déjà perçu comme un acteur clé, comme d’ailleurs l’a remarqué l’International Crisis Group dans son rapport de 2020. En s’engageant en Haïti, le Tchad envoie un signal clair de loyauté stratégique. Cela peut consolider son statut d’allié important auprès des États-Unis.

TM: au-delà de la diplomatie, pensez-vous qu’il peut y avoir également de gains militaires ?

MAM :  oui bien sûr et ces gains sont réels. Une mission en Haïti expose les forces tchadiennes à un environnement différent marqué par des défis de sécurité urbaine et de gestion de crises complexes. Cela permet d’élargir leur expérience, de renforcer leur professionnalisation et d’améliorer leur interaction avec d’autres armées.

TM : existe-t-il aussi des bénéfices économiques ou matériels ?

MAM: oui mais de manière indirecte. Les missions internationales sous un mandat onusien s’accompagnent souvent de compensations financières ou logistiques. Certains chercheurs à l’instar de William Reno parlent d’économie politique du “peacekeeping” où les États convertissent leur participation militaire en ressources matérielles et en influence.
Sans être probablement la motivation prioritaire et officielle, cet aspect compte quand-même dans l’équation.

TM: et sur le plan symbolique ?

MAM: il ne faut pas négliger justement cette dimension également. Haïti est un pays à forte portée historique et symbolique dans le monde postcolonial. Une présence tchadienne peut être valorisée dans un discours de solidarité Sud-Sud et renforcer le soft power du pays, c’est-à-dire sa capacité d’influence par l’image et la légitimité internationale.

TM: merci pour l’éclairage

MAM: le plaisir est partagé

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