Le prochain round de discussion entre les émissaires américains et iraniens est prévu le jeudi 26 mars à Genève dans un climat de fortes tensions marqué par le renforcement du dispositif militaire américain dans le Golfe. Au-delà du dossier nucléaire, les enjeux semblent désormais s’inscrire dans une rivalité géostratégique plus large. Pour décrypter cette séquence, Tchadmedia a interrogé Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en relations internationales et communication à l’Université de N’Djamena.
TCHADMEDIA : le déploiement d’un second groupe aéronaval américain dans le Golfe est présenté comme une réponse aux tensions avec Téhéran. Est-ce un simple épisode de la crise nucléaire ?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : non. Réduire la situation au nucléaire serait une erreur. Nous assistons à un nouveau jeu d’échecs mondial. L’Iran n’est plus seulement une puissance régionale sous sanctions. Il est devenu une pièce centrale de la rivalité sino-américaine. En projetant davantage de forces navales, Washington ne s’adresse pas uniquement à Téhéran. Il envoie un signal à Pékin. Cela relève d’une logique de Power Projection c’est-à-dire la capacité d’un État à projeter sa puissance loin de son territoire pour défendre ses intérêts stratégiques. Comme l’explique Graham Allison à travers le concept du “piège de Thucydide”, lorsqu’une puissance émergente remet en cause l’ordre établi, la confrontation devient structurelle même sans volonté déclarée de guerre. Nous sommes dans cette configuration.
TM : certains estiment que cette dynamique est surtout impulsée par Israël. Partagez-vous cette analyse ?
MAM : les préoccupations sécuritaires d’Israël sont réelles. Mais limiter l’analyse à cette dimension serait réducteur.
Les États-Unis, soucieux de préserver leur statut de superpuissance, font face à l’ascension rapide de la Chine. Dans cette perspective, le contrôle des routes énergétiques et commerciales est déterminant. Le politologue Zbigniew Brzezinski rappelait dans “Le Grand Échiquier” que la maîtrise des zones clés de l’Eurasie conditionne la primauté mondiale.
Le Golfe constitue l’un de ces “Strategic Chokepoints”, ces points de passage dont le contrôle permet d’influencer les flux énergétiques mondiaux. Comme l’a montré Michael Klare, la sécurisation des ressources énergétiques est devenue un pilier des stratégies contemporaines de puissance.
TM : l’objectif serait donc d’affaiblir la Chine ?
MAM : absolument. Peut-être pas nécessairement de la couper de ses ressources mais de conserver une capacité d’influence sur celles-ci. L’Iran joue un rôle important dans l’approvisionnement énergétique chinois et dans les corridors des Nouvelles Routes de la Soie. Dans la logique décrite par Brzezinski, il s’agit moins de domination directe que de contrôle indirect des leviers géoéconomiques. Influencer les flux énergétiques du Golfe permet d’agir indirectement sur la croissance asiatique dans une stratégie de “Balance of Power” visant à empêcher l’émergence d’un acteur hégémonique.
TM : que signifierait une normalisation entre Washington et Téhéran ?
MAM : pour Washington, il s’agirait de s’assurer que l’Iran ne constitue plus une menace stratégique et qu’il s’inscrive dans un cadre sécuritaire acceptable pour ses alliés. Si ces garanties sont obtenues, le régime pourrait être maintenu comme on l’observe dans d’autres contextes tels que le Venezuela. Pour Téhéran, cela impliquerait d’importantes concessions sur les plans militaire et énergétique.
TM : et en cas d’échec des négociations ?
MAM : les États disposent d’une gamme d’outils. Par exemple, l’asphyxie économique, les pressions politiques internes, la dissuasion militaire, etc. L’enjeu fondamental est d’empêcher la consolidation d’un bloc eurasiatique intégré, ce que Brzezinski redoutait. Une Eurasie politiquement et économiquement unifiée échappant à l’influence américaine.
TM : comment réagissent la Chine et la Russie ?
MAM : pour Pékin et Moscou, l’Iran est un partenaire stratégique. Son affaiblissement fragiliserait leur projet d’intégration eurasiatique. La Chine l’intègre déjà dans son écosystème numérique et économique. Sur le plan militaire, des stratégies de Déni d’accès visent à rendre toute intervention extérieure plus coûteuse. Le spécialiste en stratégie navale, Sam Tangredi, montre que ces stratégies relèvent d’une logique de dissuasion : augmenter le coût politique et militaire d’une intervention plutôt que rechercher une victoire frontale. La Russie avec ses systèmes S-400 en Syrie et en Méditerranée pourrait également complexifier toute opération militaire régionale.
TM : que signifie concrètement le “Déni d’accès” ?
MAM : c’est une stratégie visant à empêcher un adversaire d’entrer ou d’opérer librement dans une zone donnée grâce à des systèmes de surveillance, des missiles longue portée et des dispositifs défensifs avancés. L’objectif n’est pas de vaincre directement mais de rendre l’intervention trop coûteuse.
TM : nous ne sommes donc plus dans une simple crise régionale ?
MAM : non. Ce qui se joue dans le Golfe dépasse largement le cadre régional. C’est un test d’équilibre entre la puissance américaine et l’émergence d’un espace eurasiatique intégré.
Dans ce grand jeu d’échec, chaque acteur avance ses pions en évitant la confrontation directe.
TM : merci pour cet éclairage.
MAM : c’est un plaisir.
