Après le pèlerinage, le Chef de l’Etat est attendu sur un geste fort envers l’opposition. Mahamat Idriss Déby Itno effectue actuellement un pèlerinage aux Lieux saints de l’islam en Arabie saoudite. Si ce déplacement est officiellement spirituel, il intervient dans un contexte politique tchadien marqué par des conflits communautaires, la condamnation de figures de l’opposition et une recomposition des alliances au Moyen-Orient et au Sahel. Pour analyser les enjeux de cette visite, notre rédaction a recueilli l’éclairage de Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en communication et relations internationales à l’université de Ndjamena et Hec-Tchad.
TCHADMEDIA : officiellement, le chef de l’État s’est rendu à la Mecque pour le pèlerinage. Derrière la piété, faut-il y voir un message politique ?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : oui, clairement. Dans les États sahéliens, la religion et la politique sont toujours liées. Des spécialistes de la géopolitique comme Bertrand Badie qui a travaillé sur l’usage des symboles en diplomatie ou Gilles Kepel sur le rôle du sacré dans les rapports de force ont bien montré que les gestes spirituels des dirigeants cachent toujours un message politique.
Ce voyage illustre parfaitement la manière dont le pouvoir tchadien combine aujourd’hui la foi, la diplomatie et la stratégie. C’est ce que l’américain Joseph Nye appelle le Sof Power, c’est-à-dire la puissance de conviction. Il dit que l’influence d’un pays ne dépend pas seulement de ses ames ou de son argent mais aussi des symboles, de sa culture, etc. C’est exactement ce qui se joue avec ce déplacement présidentiel.
TM : ce pèlerinage intervient alors que le Tchad se rapproche des pays du Golfe particulièrement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Comment N’Djamena gère-t-elle la rivalité entre ces deux géants ?
MAM : la diplomatie tchadienne fait preuve d’un pragmatisme total, sans complexe. Face à un monde devenu multipolaire, N’Djamena refuse de s’aligner sur un un seul camp et cherche à varier ses partenariats. C’est ce que des intellectuels comme Achille Mbembe et Jean-François Bayart appellent la stratégie de diversification où les États élargissent leurs marges de manœuvre pour ne plus dépendre d’un seul tuteur extérieur.
D’un côté, Riyad peut apporter au Tchad des financements structurants via le Fonds saoudien pour le développement dans l’agriculture, l’hydraulique et l’énergie ainsi qu’une influence importante dans le monde musulman. De l’autre, Abu Dhabi mise sur des investissements rapides, la logistique, les infrastructures et des partenariats économiques directs. La vision de N’Djamena est alors claire. Il ne s’agit pas de délaisser les Émirats pour l’Arabie saoudite mais de consolider un équilibre subtil qui sert les intérêts du pays.
TM : sur le plan intérieur, on peut noter les condamnations de plusieurs figures de l’opposition et de la société civile. Le retour du président après le Hadj peut-il ouvrir un nouveau chapitre politique ?
MAM : C’est fort possible. Le président pourrait capitaliser sur ce retour des Lieux saints pour amorcer une dynamique de détente par exemple via des mesures de grâce ou d’allègement de peines. Ce choix lui permettrait d’apaiser le climat social tout en gardant le contrôle de l’initiative politique. L’intérêt stratégique est évident. Poser un acte de réconciliation perçu comme le “fait du prince”, guidé par la foi et la recherche de la cohésion nationale plutôt que de donner l’impression de reculer sous la pression de la rue ou de la communauté internationale.
TM : concrètement, quels bénéfices politiques N’Djamena espère-t-elle tirer d’un tel geste d’ouverture ?
MAM : ils se jouent à trois niveaux. Sur le plan intérieur et surtout dans un contexte économique difficile, toute mesure d’apaisement agit comme un stabilisateur indispensable pour calmer les frustrations accumulées ces derniers mois. Sur le plan diplomatique occidental, un signal d’ouverture serait très favorablement accueilli par les partenaires traditionnels du pays précisément la France, les États-Unis et l’Union européenne. Une grâce présidentielle réaffirmerait le statut du Tchad comme un État stable et fréquentable. Vis-à-vis des partenaires du Golfe, afficher une dynamique de réconciliation interne consolide l’image du Tchad comme un pôle de stabilité régionale crédible, une carte maîtresse à l’heure où le Sahel et le Soudan voisin traversent des crises sans précédent.
TM : que révèle ce pèlerinage sur l’évolution globale de la doctrine diplomatique tchadienne ?
MAM : il confirme que le Tchad cherche à sanctuariser une diplomatie de l’équilibre. Qu’il s’agisse de l’Occident, de la Russie, de la Chine, de la Turquie ou des puissances du Golfe, N’Djamena entend dialoguer avec tous les grands pôles d’influence mondiaux sans jamais s’enfermer dans une dépendance exclusive.
