Pourquoi changer certains ministres maintenant ? Tchadmedia a fait appel à Moustapha Abakar Malloumi, spécialiste en relations internationales à l’Université de N’Djamena, pour éclairer cette décision. Il explique comment le pouvoir a choisi de boucher les trous et de remplacer certains visages pour maintenir le climat social apaisé et la discipline sans tout bouleverser.
TCHADMEDIA: les récents changements au sein du gouvernement peuvent-ils être qualifiés de remaniement ?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI: pas vraiment. Ce qui s’est produit hier ne relève pas d’un remaniement gouvernemental au sens classique du terme mais plutôt d’un réajustement ponctuel dicté par une conjoncture immédiate en l’occurrence la controverse suscitée par le ministre Lony.
TM : justement que reproche-t-on au ministre des Sports ?
MAM : si les faits rapportés par la presse se confirment, il s’agirait d’un manquement grave à l’éthique administrative. La séquestration présumée des membres du comité d’organisation à la veille d’un match décisif, combinée à la divulgation d’informations confidentielles liées aux gratifications présidentielles notamment la distribution de billets par le Maréchal lors d’un événement sportif antérieur constitue une double faute à la fois opérationnelle et politique.
TM: cette affaire suffit-elle à expliquer son éviction ?
MAM : elle y contribue fortement. Il faut replacer cela dans un contexte déjà tendu marqué par des contre-performances des Sao avec des défaites lourdes et répétées qui ont suscité une vive émotion dans l’opinion publique. Dans ces conditions, le maintien du ministre devenait politiquement difficile. Une suspension immédiate apparaît donc une réponse cohérente du point de vue de la gestion de crise.
TM : pourquoi ne pas avoir procédé à un remaniement plus large ?
MAM : je présume que l’exécutif n’y était pas prêt mais contraint par la bourde de Lony. Dans la foulée il faudrait également y profiter pour combler les deux postes clés vacants (l’Enseignement supérieur et la Vice-primature). Alors une approche pragmatique semble être privilégiée: combler les vides existants sans ouvrir un chantier plus vaste.
TM: le choix d’Haliki pour remplacer Lony vous semble-t-il pertinent ?
MAM : il répond à une double exigence. D’une part, il assure la continuité de la représentativité régionale, ce qui reste un paramètre central. D’autre part, son profil technique joue en sa faveur. Il maîtrise les dossiers de l’ARCEP dont il est le DG et dispose d’une expérience gouvernementale qui le rend immédiatement opérationnel.
TM : ces ajustements ont-ils des effets collatéraux ?
MAM : inévitablement. Le départ par exemple de Boukar Michel est perçu comme une victime collatérale mais impose aussi des mécanismes de compensation pour éviter des frustrations au sein de sa communauté. La nomination d’Abel Maïna, digne fils et figure importante du même terroir, s’inscrit clairement dans cette logique de stabilisation.
TM: d’autres changements semblent avoir été opérés. Comment les interpréter ?
MAM : une fois la dynamique enclenchée, le pouvoir en profite souvent pour faire des ajustements secondaires. La mise à l’écart du ministre Choroma peut être lue comme une tentative d’apaiser les tensions syndicales d’autant que son successeur, Alhabo, a déjà géré des crises similaires lorsqu’il était ministre de l’Education nationale dans les années 90. Quant à l’éviction de Youssouf Tom, elle traduit une volonté de rappeler à l’ordre les membres du gouvernement dont les prises de position s’écartent de la ligne officielle.
TM : que pensez-vous de la nomination de Madame Alixe ?
MAM : elle répond à une logique de légitimité historique. En tant que fille de feu Naïmbaye Lossimia, ancienne figure du ministère de la Justice, elle bénéficie d’un capital symbolique et d’une filiation institutionnelle qui renforcent la crédibilité du département.
TM : et le choix de Fatimé Haram au ministère du Pétrole ?
MAM: là encore, plusieurs logiques se croisent. Il y a d’abord le maintien de l’équilibre de genre puisqu’elle remplace une femme. Mais surtout, c’est un portefeuille stratégique qui exige de l’expérience. Or, elle dispose à la fois d’un vécu ministériel et d’une proximité avec des réseaux d’expertise notamment la famille Hinda qui maîtrisent les enjeux du secteur pétrolier tchadien.
TM : faut-il s’attendre à d’autres changements dans les mois à venir ?
MAM: très probablement. Ce réaménagement apparaît comme une manœuvre de transition visant à stabiliser l’appareil d’État à court terme. Mais les fragilités structurelles demeurent. Il n’est donc pas exclu qu’un remaniement d’envergure intervienne dans les douze prochains mois avec potentiellement des répercussions jusque sur la primature.
TM: merci pour cet éclairage.
MAM: c’est un plaisir.
