POLITIQUE…….Que révèle l’arrestation des leaders du GCAP ?

Dans un contexte régional marqué par des crises politiques et sécuritaires, les récentes arrestations et condamnation des leaders politiques du GCAP au Tchad interrogent sur les motivations derrière ce durcissement de ton. Les autorités privilégient-elles une approche préventive inspirée de stratégies déjà observées dans certains pays africains confrontés à des défis similaires ? Tchadmédia a demandé l’avis de l’enseignant en relations internationales et communication de l’université de Ndjamena et Hec-Tchad Moustapha Abakar Malloumi.



TCHADMEDIA: le Tchad traverse actuellement une période marquée par des tensions politiques et sécuritaires. Entre les restrictions sur certaines manifestations, les arrestations de figures de l’opposition, les attaques de Boko Haram et les violences intercommunautaires, certains observateurs estiment que les autorités privilégient une approche sécuritaire. Peut-on parler d’un renforcement de la logique sécuritaire de l’État ?

MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : on peut effectivement observer une place de plus en plus importante accordée aux questions sécuritaires dans la gestion actuelle des affaires publiques. Les décisions prises récemment par les autorités qu’il s’agisse de l’interdiction de certaines marches, de mesures judiciaires contre des responsables politiques ou du maintien d’un dispositif sécuritaire renforcé traduisent une volonté de préserver l’ordre public dans un contexte jugé sensible. Il faut également replacer cela dans un environnement régional particulièrement complexe. Le Tchad fait face simultanément à des défis terroristes, communautaires et géopolitiques. Dans ce type de contexte, beaucoup d’États considèrent que la stabilité et la sécurité constituent des priorités immédiates. Cela rejoint ce que Barry Buzan, Ole Waever et Jaap de Wilde décrivent comme la “sécuritisation du politique”, c’est-à-dire une situation où, dans des contextes comme le nôtre marqués par des défis sécuritaires importants, certaines questions politiques et sociales tendent naturellement à être abordées avec une attention particulière portée aux impératifs de sécurité et de stabilité nationale. On retrouve également cette lecture chez Didier Bigo pour qui les États contemporains ont tendance à élargir les dispositifs sécuritaires lorsque les perceptions de menace augmentent surtout dans des contextes de fragilité régionale.

TM : pourquoi cette option sécuritaire peut-elle apparaître pertinente pour les autorités aujourd’hui ?

MAM : parce qu’elle permet avant tout de préserver rapidement la stabilité institutionnelle et d’éviter une dégradation de la situation sécuritaire. Les autorités peuvent considérer qu’un encadrement strict de certaines mobilisations contribue à prévenir les tensions, les débordements ou des dynamiques de confrontation plus larges.Dans le cas des récentes manifestations, la réaction rapide des autorités a probablement été pensée dans une logique de prévention et de maintien de l’ordre public surtout dans un contexte régional où plusieurs pays ont connu des crises politiques profondes.

TM : donc l’objectif serait principalement d’éviter une escalade des tensions ?

MAM : oui, probablement. Les États confrontés à des contextes régionaux de fragilité sécuritaire cherchent souvent à éviter toute dynamique susceptible d’entraîner des troubles plus importants ou de fragiliser davantage les institutions. Dans cette logique, le message envoyé est généralement celui de la préservation de l’autorité de l’État et de la stabilité nationale.

TM : les attaques récentes de Boko Haram jouent-elles un rôle dans ce contexte ?

MAM : oui, incontestablement. Les attaques menées dans la région du lac Tchad rappellent que le pays demeure confronté à une menace terroriste réelle. Cela renforce naturellement le poids des considérations sécuritaires dans les choix des autorités. Par ailleurs, sur le plan international, les partenaires étrangers accordent souvent une attention particulière aux États engagés dans la lutte contre le terrorisme régional. Le Tchad est depuis plusieurs années considéré comme un acteur important dans les dispositifs sécuritaires sahéliens et dans la lutte contre Boko Haram. Dans ce contexte, les enjeux de stabilité et de coopération sécuritaire occupent une place centrale dans les relations internationales. Des chercheurs comme Jeremy Keenan ont d’ailleurs montré comment les questions sécuritaires au Sahel ont progressivement pris une importance capitale dans les relations entre certains États africains et leurs partenaires occidentaux. De son côté, le politologue Roland Marchal souligne également que la lutte contre les groupes armés au Sahel tend souvent à renforcer la centralité des appareils sécuritaires dans les systèmes politiques de la région.

TM : existe-t-il d’autres effets de cette approche sécuritaire ?

MAM : une gouvernance fortement axée sur la sécurité permet généralement de maintenir rapidement l’ordre public et d’éviter certaines formes de déstabilisation. Elle peut aussi contribuer à préserver le fonctionnement des institutions, de l’administration et des activités économiques dans des périodes sensibles. Autrement dit, les autorités peuvent présenter cette orientation comme nécessaire pour préserver l’unité nationale, la stabilité et la continuité de l’État.

TM : pourtant, certains acteurs appellent à davantage d’ouverture politique. Pourquoi cette question reste-t-elle délicate ?

MAM : parce que toute ouverture politique dans un contexte fragile comporte aussi des incertitudes. Les autorités peuvent craindre qu’un relâchement du contrôle politique entraîne une montée des tensions ou une multiplication des revendications difficiles à gérer rapidement.
Samuel Huntington expliquait déjà dans Political Order in Changing Societies que des processus d’ouverture mal encadrés peuvent parfois accentuer l’instabilité lorsque les institutions restent fragiles. Cela dit, certains observateurs considèrent également qu’une décrispation progressive du climat politique pourrait contribuer à renforcer l’apaisement national. Des mesures de dialogue, de réconciliation ou des initiatives institutionnelles telles que la grâce présidentielle ou l’amnistie concernant certains leaders politiques, y compris Succès Masra, pourraient être perçues par une partie de l’opinion comme des gestes favorisant la détente politique et le retour à un climat de confiance entre les différents acteurs.

TM : justement parlant de Succès Masra. Son cas occupe-t-il une place particulière dans cette situation ?

MAM : Succès Masra reste une figure politique importante disposant d’une audience réelle auprès d’une partie de la jeunesse et de certains segments de la société. Ses prises de position, à l’image de sa récente déclaration depuis sa cellule, autour des questions d’équité, de gouvernance et de représentation régionale touchent des sujets sensibles dans le débat national. Dans un contexte politique tendu, les autorités peuvent naturellement suivre avec attention l’impact de ce type de discours sur l’opinion publique.

TM : existe-t-il des exemples comparables ailleurs en Afrique ?

MAM : plusieurs pays africains ont privilégié, à différents moments, des approches fortement centrées sur la sécurité et la stabilité institutionnelle. Le Rwanda est souvent cité pour sa forte discipline institutionnelle et sa stabilité. L’Égypte également, après les troubles post-révolutionnaires, a renforcé son appareil sécuritaire au nom du rétablissement de l’ordre. Chaque contexte reste cependant spécifique et les trajectoires politiques ne sont jamais totalement comparables.

TM : quelle est finalement votre lecture de la situation tchadienne ?

MAM : le Tchad demeure confronté à des défis sécuritaires, économiques et politiques importants. Les autorités disposent encore de plusieurs atouts. Un appareil sécuritaire structuré, un rôle régional reconnu dans la lutte contre le terrorisme et des partenariats internationaux importants. A court terme, la priorité donnée à la stabilité peut contribuer à préserver l’ordre institutionnel. Mais à plus long terme, le défi restera celui du renforcement de la cohésion nationale, de la confiance politique et du dialogue entre les différentes composantes de la société tchadienne. L’enjeu sera donc de trouver un équilibre durable entre la sécurité, la stabilité et l’inclusion politique

TM: merci pour l’éclairage.

MAM: c’est un plaisir.

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