Le sommet France-Afrique tenu cette semaine à Nairobi marque une recomposition importante des relations entre Paris et le continent africain. Entre les enjeux sécuritaires, la diplomatie climatique et les nouvelles rivalités internationales, le Tchad apparaît comme l’un des principaux bénéficiaires de cette nouvelle dynamique géopolitique, à en croire Moustapha Abakar Malloumi, enseignant en communication et relations internationales à l’Université de N’Djamena et à HEC-TCHAD, ancien cadre à l’ambassade des Etats-Unis à Ndjamena, chargé des questions économiques et par ailleurs auteur du livre Les conditions d’une émergence au Tchad.
TCHADMEDIA : le sommet France-Afrique organisé cette semaine à Nairobi semble marquer un tournant dans les relations entre Paris et le continent africain. Pourquoi estimez-vous que le Tchad apparaît aujourd’hui comme l’un des grands gagnants de cette rencontre ?
MOUSTAPHA ABAKAR MALLOUMI : le sommet de Nairobi confirme avant tout une recomposition profonde de la politique africaine de la France. Malgré les revers enregistrés dans plusieurs pays du Sahel, la question sécuritaire demeure au cœur des priorités stratégiques de Paris. Ce qui évolue aujourd’hui, ce n’est pas tant l’objectif que la méthode.
La France semble désormais privilégier des partenariats plus discrets, moins visibles militairement et fondés sur le renseignement, la formation, l’appui logistique et le soutien opérationnel indirect. Comme l’expliquent Roland Marchal et Antoine Glaser, Paris cherche désormais à réduire son exposition directe tout en maintenant ses capacités d’influence stratégique.
Dans cette nouvelle architecture sécuritaire, le Tchad conserve une place centrale. Par sa position géographique au croisement du Sahel, de la Libye, du Soudan et du bassin du lac Tchad, notre pays demeure un acteur incontournable dans les stratégies régionales de lutte contre les groupes armés.
Cette reconfiguration permet au Tchad de maintenir une valeur géopolitique importante auprès des partenaires occidentaux alors même que les alliances traditionnelles au Sahel traversent une phase de fragilisation.
TM : au-delà des enjeux sécuritaires, les questions climatiques ont également occupé une place importante durant le sommet. En quoi cela représente-t-il une opportunité pour le Tchad ?
MAM : l’un des faits marquants du sommet est précisément l’importance accordée aux enjeux climatiques. Les questions liées à l’eau, à l’adaptation climatique et à la résilience agricole ne sont plus abordées uniquement sous un angle environnemental. Elles sont désormais considérées comme des enjeux de stabilité politique et de sécurité régionale. Cette approche rejoint les analyses développées par des chercheurs comme Thomas Homer-Dixon qui montrent que les pressions environnementales peuvent devenir des multiplicateurs de conflits dans les régions fragiles.
Pour le Tchad, cette évolution est particulièrement significative. Le pays figure parmi les États les plus vulnérables aux effets du changement climatique. La désertification accélérée, la pression sur les ressources hydriques, l’insécurité alimentaire, la fragilisation des économies pastorales et les tensions autour de l’accès aux ressources naturelles. Les récents conflits à l’est du pays illustrent parfaitement cette réalité.
De ce point de vue, le bassin du lac Tchad pourrait redevenir une priorité des financements internationaux liés à l’adaptation climatique et à la gouvernance de l’eau. Les annonces faites à Nairobi autour des financements verts, de l’agriculture résiliente et des infrastructures hydriques ouvrent potentiellement de nouvelles perspectives de coopération pour le Tchad.
TM : le sommet intervient aussi dans un contexte de fortes rivalités d’influence sur le continent africain. Quel impact cela peut-il avoir pour le Tchad ?
MAM : le sommet de Nairobi doit effectivement être analysé dans le cadre des nouvelles compétitions d’influence qui traversent l’Afrique. Face à la montée en puissance de la Chine, de la Russie, de la Turquie, des pays du Golfe ou encore de l’Inde, la France cherche manifestement à repositionner son rôle sur le continent.
Cette dynamique rejoint les analyses de Bertrand Badie sur le déplacement progressif des centres de puissance dans les relations internationales et la montée des diplomaties d’influence dans les espaces fragiles. Cette recomposition crée des marges de manœuvre diplomatiques plus importantes pour des pays comme le Tchad. La diversification des partenaires permet désormais aux États africains de mieux négocier leurs alliances et de réduire les situations de dépendance exclusive.
Le discours français sur une relation “d’égal à égal” traduit d’ailleurs une reconnaissance implicite des limites de l’ancienne approche franco-africaine souvent perçue comme asymétrique et paternaliste. Dans cette nouvelle configuration, le Tchad peut chercher à valoriser sa position stratégique afin d’attirer davantage d’investissements, de diversifier ses partenariats et de renforcer progressivement son autonomie diplomatique.
TM : ces perspectives semblent prometteuses. Mais le Tchad est-il réellement prêt à bénéficier des retombées économiques et diplomatiques annoncées à Nairobi ?
MAM : c’est précisément là que se situe le principal défi. Les opportunités évoquées lors du sommet ne produiront pas automatiquement des effets positifs. Tout dépendra de la capacité du Tchad à engager des réformes internes profondes. L’accès aux financements climatiques, aux investissements internationaux et aux nouveaux programmes de coopération dépendra largement de plusieurs facteurs : la qualité de la gouvernance, la stabilité institutionnelle, la capacité administrative de l’État et l’environnement économique général. Comme l’ont montré les travaux de Douglass North sur les institutions et le développement, les États qui réussissent à transformer les opportunités internationales en croissance durable sont généralement ceux qui disposent d’institutions solides, prévisibles et capables d’assurer la confiance des acteurs économiques.
Le Tchad devra donc renforcer ses institutions publiques, améliorer la transparence dans la gestion des ressources et moderniser son administration afin de mieux répondre aux exigences des bailleurs et des investisseurs internationaux.
TM : quelles réformes concrètes vous paraissent prioritaires ?
MAM : plusieurs chantiers apparaissent essentiels. D’abord, l’amélioration du climat des affaires. Les investisseurs internationaux accordent une grande importance à la sécurité juridique, à la stabilité réglementaire, à la lutte contre la corruption et à la simplification des procédures administratives, sans oublier la question énergétique. On a souvent dit que l’électricité est le moteur du développement alors que nous avons encore beaucoup de difficultés pour régler cette question.
Sans des avancées dans ces domaines, il sera difficile de capter durablement les investissements liés aux nouvelles dynamiques annoncées à Nairobi. Ensuite, il sera important de renforcer les capacités administratives de l’État surtout dans la gestion des projets climatiques, hydrauliques et agricoles. Les financements internationaux annoncés dans ces domaines vont exiger des mécanismes rigoureux de suivi, de planification et d’évaluation.
TM : en deux ou trois mots, que faut-il retenir du sommet de Nairobi pour l’avenir du Tchad ?
MAM : le sommet France-Afrique de Nairobi confirme que le Tchad demeure un acteur clé des équilibres régionaux africains. Mais la nature de ce rôle stratégique évolue progressivement. Le pays n’est plus seulement perçu comme un partenaire militaire. Il pourrait également devenir un acteur stratégique dans les politiques climatiques, la gouvernance régionale de l’eau, la résilience sahélienne et les nouvelles coopérations énergétiques. Toute la question est désormais de savoir si le Tchad saura transformer cette conjoncture internationale en un véritable moteur de développement. Car au-delà des annonces diplomatiques et des repositionnements géopolitiques, l’avenir du pays dépendra surtout de sa capacité à articuler la sécurité, la gouvernance et le développement durable dans une vision cohérente de long terme.
TM : merci pour l’éclairage.
MAM : c’est un plaisir.
